Mission Lina

Votre mission si vous l’acceptez : demander à une petite fille de 3 ans et 114 jours prénommée Lina quels seraient les 3 invités de son dîner vraiment parfait STOP Pour réussir cette mission particulièrement délicate, il vous faudra relever 3 défis périlleux STOP Approcher subrepticement le sujet et parvenir à capter son attention STOP Évincer les éléments de distraction concurrents* pour maintenir son attention au-delà de 5 secondes STOP Formuler une question simple et courte pour obtenir rapidement l’information désirée avant déconcentration STOP Attention ! Le sujet est particulièrement vif et impétueux STOP Ruse et ténacité sont donc indispensables à la réalisation de cette mission STOP Ce message s’autodétruira dans 10 secondes.

* spécimens similaires répondant aux noms de Mia et Adèle.

Réponse :

« Maman, Maman et Maman ».

 

Mission accomplie.

La recette de Mitsou

« En tout cas pas de Gaulle ! Alors lui il me gonfle ».

Mitsou elle conduit de nuit sur les routes tortueuses de Haute-Savoie. Elle grimpe souvent les escaliers en courant. Elle dit tout le temps la barbe, mais tu m’emmerdes et quelle conne celle-là. Elle est chic, même quand elle achète des piles à Intermarché. Elle connaît les réponses à Questions pour un champion avant même que l’indice apparaisse en bas de votre écran.

Je dis tout ça parce qu’elle a 89 ans et que je vendrais mon rein gauche sur Ebay pour être comme elle a son âge.

Depuis le début j’ai envie de lui poser la question des 3 invités.

« C’est pas facile ton truc ». Elle se prend au jeu. Je suis contente. Je sais qu’elle va faire style bon sang mais j’ai plus l’âge pour tes conneries dieu que tu m’agaces mais qu’elle va finir par me décrire par le menu un dîner millésimé. Je sais aussi que mon père a un doctorat en remplissage de verre option incognito et qu’il a déjà rempli sa coupe de champ’. Trois fois. Discreto. Je me frotte les mains.

Elle râle un peu comme prévu mais Molière sort vite du lot. Il ne reste pas seul à table bien longtemps, elle ajoute sur le champ « Oh avec Mozart ! Tu imagines ce dîner ? Deux génies. Quelle belle rencontre, ça serait formidable tu ne penses pas ? ». Elle se marre. J’aime quand elle rit, on devine le visage de ses 20 ans. « Ils en auraient des trucs à se raconter. Ils partagent une même souffrance, celle des artistes un peu maudits tu vois ? ». Je vois.

« Et ma grand-mère ». J’ouvre grands mes yeux. « La mère de ma mère. Marie. Elle était savoyarde tu savais pas ? ». Non je ne savais pas. C’est la première fois qu’elle m’en parle. Je skie depuis mes 2 ans, je saisis bien les perches en vol. Parle-moi d’elle. « Je ne l’ai jamais connu mais on m’a souvent dit que je lui ressemblais énormément. On disait d’elle que c’était la plus belle de son village, Rumilly ». Je bois du petit lait. « Je rêverais de la rencontrer. J’ai plein de questions à lui poser. Elle parlerait, j’écouterais ».

Mais un dîner avec 3 invités ce n’est pas 3 têtes-à-têtes. « Oh mais t’inquiète pas va, elle saurait parfaitement faire la conversation à Molière et à Mozart. Elle avait cette classe, celle des grands. Et d’une beauté …! ».

Mitsou, en bonne bourgeoise lyonnaise, passera encore plus de temps à me décrire le contenu de ses assiettes. « Hein ! Au resto ? Mais ça va pas ! Tu invites des gens à dîner c’est pour les accueillir chez toi ! ».  Elle me parle d’une pintade jaune et sa sauce aux morilles, puis l’œil coquin me décrit même une entrée « Aaah oui je ferait une rosace de saumon fumé et d’avocat comme ça tu vois ? Pour faire une fleur ça sera très joli ! ». Je me redresse. Autant la pintade morilles c’est un classique à Noël, autant la fleur là … j’y ai jamais eu droit.

Elle rit. Elle a 17 ans maintenant. « Ben écoute j’ai découpé cette recette hier dans un journal. Ca m’a l’air pas mal non ? ».

Mes deux reins en fait.

Le dîner surréaliste de Lotti

Lotti c’est comme une boîte de Quality Street. Une invitation à la gourmandise, un appel à la fête. Une source fidèle de réconfort qu’on aime garder sur les genoux. Comme une boîte de Quality Street qu’on ouvre, Lotti c’est plein de « oooh », « hiiiii », « trobieeen », de couleurs, de douceurs, de surprises. Le mal de bide et les dents collées en moins. Pétillant.

Je l’ai déjà vu faire des placages cuillère à une demie de mêlée aux origines ukrainienne plus que douteuses un dimanche matin de février. Sans scier. Je l’ai déjà vu pleurer sans un bruit derrière ses petites lunettes devant un épisode particulièrement violent de Cauchemar en Cuisine. Bon ok c’était moi. Mais je l’ai jamais vu pas partante pour faire un truc. Et je l’aime surtout pour ça.

Don’t Stop Me Now serait probablement la bande son de la vie de Lotti alors c’est tout naturellement qu’elle propose en premier à Freddie Mercury de prendre place à sa table. « Et s’il pouvait être en perruque, mini-jupe cuir et top moulant rose bonbon, ça serait mortel ! Il arriverait un bouquet à la main en poussant son aspirateur de l’autre, sur l’air d’I Want To Break Free …». De ses multiples facettes j’aurai aussi choisi celle-là. Elle donne enfin toutes ses lettres de noblesse au port de la moustache en talons.

Lotti verrait bien Pablo Picasso pour l’accompagner. « Je vois rien à ajouter. Ce mec est un génie. Point ». Moi je trouve le mélange surréaliste. Non mais au sens propre du terme j’veux dire. Les deux s’appliquaient à créer des univers imaginaires complètement barrés et désinhibés, où le rêve et l’absurde tenait une place fondamentale. Picasso donnait lui aussi, à sa façon, toutes ses lettres de noblesse au port de la moustache en talons quand on y pense.

En troisième invité, Lotti, catégorique, exige une femme. Mais une femme forte. Avec de la poigne tout ça. Je suggère Margareth Thatcher, mais là le port de la moustache en talons semble avoir atteint ses limites. « Nan Lara Croft tiens ». Cubiste.

Comme je suis très savoyarde, Lotti sait bien que quand elle parle d’un repas « convivial », il faut ajouter « genre une Raclette! ». Mais avec pour décor le beau jardin de sa maison à Carrières-sur-Seine, un soir d’été.

Surréaliste je vous dis.

Le duel de Tati

« Staline et Georges Orwell ».

Tati la belliqueuse, la tapageuse. Elle veut un débat, une confrontation. La première qui entame sa liste immédiatement sur un duel. « Si je veux me marrer à un dîner, j’invite mes potes. Là je peux choisir qui bon me semble, je veux apprendre. De la profusion d’idées ». Et pour arbitrer le match, elle choisit Groscopain des Bisounours. Nan j’déconne. « Robespierre. Une autre figure du totalitarisme, de la répression par la Terreur ».

Ok. Je ramasse ta copie à la fin du dîner. Mouhahahaha.

Les hommes de Manon

Filles du Calvaire. Square Amelot. Un banc. Une bouteille de G27. Un arrière-goût de pastis. Des clopes. Il est 2h47. Il fait bon. Après on ira au Memphis, mais là on discute. On est bien. Tout le monde rentre. A la fin il reste plus que nous. On n’est pas pressées non ? Non.

J’aime passer du temps avec Manon. C’est saisissant. Un vrai dictionnaire d’antonymes à nous deux. Elle est tout ce que je ne serai jamais : grande, blonde, bronzée, illustratrice, bloggeuse, classe, auto-entrepreneuse et bien sapée. On a de commun que notre sens de l’humour et notre pointure. 41 (assez rare pour être souligné). Mais comme je ne porte que des Bensimon délavées, on rigole plus qu’on échange nos pompes.

La table idéale de Manon sera une table d’hommes, les vrais. « J’aime les super-héros, le côté viril et tragique de leur destinée ». Elle pense à Spiderman mais son costume moulant tout ça c’est un peu comme les combis de rafting, fétide et galère à enlever. « Non je sais ! Wolverine ». Version Hugh Jackman ?« Non le personnage de Comics, le vrai quoi. Il est musclé, poilu, puissant et en même temps sensible, torturé. J’aimerais dîner avec lui tout simplement ». Et pis il pourra couper la viande c’est pratique.

Dans la famille j’ai des ciseaux à la place des doigts je demande le frère ? « Chais pas on doit pas beaucoup s’amuser à dîner avec Edouard aux Mains d’Argent. Tim Burton par contre oui ! » Je valide, enthousiaste, l’haleine décidemment bien trop mentholée. « J’admire son travail. J’admire l’homme aussi ». Obscur et féérique. Forcément passionnant.

Après moult hésitations, c’est Louis XIV qui occuperait la 3e marche du podium. « C’était un grand roi quand même. Il avait une réelle ambition, une vision pour le rayonnement de la culture française ». Et puis mourir en perruque comme ça d’une gangrène à la jambe, ça fait très Tim Burton je trouve.

Laisse moi deviner, un vieux château écossais pour décor? Tttttt Manon n’est pas du genre prévisible. “Un beau jardin au bord de la Méditerrannée, en fin d’aprem”.

Longtemps après, on est allé au Memphis.

La classe selon Mathias

Parfois on crâne un peu en disant “attend avec Mika? pfff ça fait 20 ans qu’on se connait!”. Ben là en fait c’est pas pour rire. Mathias je le connais vraiment depuis 25 ans.

Nos parents ont élevé les cochons ensemble, du coup on était potes avant même de comprendre ce que ça voulait dire. Evidemment on s’est perdu de vue, en gros à l’âge où ne plus suivre ses parents en weekend c’est être trop cool. En même temps à 13 ans il avait déjà une carte MK2 et un avis tranché sur les travaux des voies sur berges. Moi j’étais au ski club de Combloux. Donc voilà. Et puis on s’est revus et là on est potes mais on sait ce que ça veut dire. C’est pas pareil.

Ma question ne l’a même pas surpris ou décontenancé. Il est comme ça Mathias. Il a réfléchi allez quoi 3 secondes et il m’a sorti du tacotac “déjà un Catherine Deneuve“. Quand je lui demande pourquoi il me toise comme si je venais de lui demander c’est quoi Twitter et me répond : “c’est LA star ! Imagine les anecdotes qu’elle doit avoir sur les coulisses du cinéma, elle a tourné avec les plus grands!”

En deuxième Delanoë. Forcément je me moque. Mathias est fonctionnaire à la Mairie de Paris. Inviter son boss à diner c’est comme faire un tour à la Fnac des Halles un 23 décembre histoire-d’acheter-un-poche-pour-le-train. Périlleux. “J’ai plein de trucs à lui dire, ça serait l’occasion d’échanger nos idées”. OK ça tient la route. Et pis Catherine m’a l’air de gauche.

Et Dalida!”. Ah elle je sais pas ce qu’elle vote. Yolanda t’es sérieux? “Ils étaient très amis avec Bertrand. Je sais qu’il serait vraiment content de passer une soirée avec elle, comme autrefois”.

Et ça serait où? “Chez moi ! Le décor parisien par excellence. Je leur ferais du lapin, on boirait un bon Bordeaux et on parlerait de tout, surtout de notre amour pour Paris, jusqu’au petit matin dans un épais nuage de clopes …”

Sur la planète de Cynthia

Cynthia on lui parle souvent en arabe dans le métro. Mais en vrai sa maman est Guadeloupéenne. Cynthia est très jolie. Elle ne le sait pas. Ce qui la rend encore plus jolie.

On le voit pas sur la photo mais c’est une sacrée bosseuse. Du genre coriace et appliquée. En ce moment elle prépare assidûment la course Odysséa : le seul événement qui fait qu’on se lève un dimanche d’octobre à 7h du mat’ pour faire un footing en t-shirt rose au Bois de Vincennes (et avec le sourire). Si si.

Cynthia a pris le truc à l’envers. Avant de me donner sa liste d’invités elle a pensé au lieu. Et alors là accrochez-vous : « Une autre planète ». Ok. Si la question des 3 invités a un principe c’est bien celui de n’avoir pas de limites, à part celle de notre propre imagination. Et tu l’imagines comment cette planète ? Lunaire, gazeuse, en fusion ? « Nan une végétation luxuriante dans un climat humide. La planète Pandora dans Avatar tiens ». Le décor est planté.

Comme elle est bien élevée, Cynthia invite avant tout un autochtone à sa table. Faut pas déconner. « Pour qu’il me parle de sa planète justement, et qu’on compare nos deux mondes. Qui ne rêve pas de rencontrer un extra-terrestre ! ». Et comme elle pense à tout, son nouvel ami aura fait Français LV2, l’entente est immédiate.

Elle n’envisage pas non plus de vivre une telle rencontre sans sa Maman, avec qui elle est très proche. « Un dîner carrément parfait ne peut avoir lieu sans elle ». C’est dit.

Son 3e invité, c’est pas compliqué, ça sera « l’homme de ma vie ». Alors là évidemment je fais Hiiii raconte moi tout, il est comment, c’est quoi son ptit nom ? « Ah aucune idée, je l’ai pas encore rencontré. Mais ce dîner sera justement l’occasion de faire connaissance ». Comment n’y avais-je pas pensé. Et pis ça règle aussi la question des présentations avec belle-maman.

Et dans l’assiette ? « Des mets locaux. J’ai envie d’être surprise et de gouter des trucs complètement inconnus ». Cynthia l’aventurière.

Depuis j’ai le générique d’Indiana Jones dans la tête. C’est malin.