« En tout cas pas de Gaulle ! Alors lui il me gonfle ».
Mitsou elle conduit de nuit sur les routes tortueuses de Haute-Savoie. Elle grimpe souvent les escaliers en courant. Elle dit tout le temps la barbe, mais tu m’emmerdes et quelle conne celle-là. Elle est chic, même quand elle achète des piles à Intermarché. Elle connaît les réponses à Questions pour un champion avant même que l’indice apparaisse en bas de votre écran.

Je dis tout ça parce qu’elle a 89 ans et que je vendrais mon rein gauche sur Ebay pour être comme elle a son âge.
Depuis le début j’ai envie de lui poser la question des 3 invités.
« C’est pas facile ton truc ». Elle se prend au jeu. Je suis contente. Je sais qu’elle va faire style bon sang mais j’ai plus l’âge pour tes conneries dieu que tu m’agaces mais qu’elle va finir par me décrire par le menu un dîner millésimé. Je sais aussi que mon père a un doctorat en remplissage de verre option incognito et qu’il a déjà rempli sa coupe de champ’. Trois fois. Discreto. Je me frotte les mains.
Elle râle un peu comme prévu mais Molière sort vite du lot. Il ne reste pas seul à table bien longtemps, elle ajoute sur le champ « Oh avec Mozart ! Tu imagines ce dîner ? Deux génies. Quelle belle rencontre, ça serait formidable tu ne penses pas ? ». Elle se marre. J’aime quand elle rit, on devine le visage de ses 20 ans. « Ils en auraient des trucs à se raconter. Ils partagent une même souffrance, celle des artistes un peu maudits tu vois ? ». Je vois.
« Et ma grand-mère ». J’ouvre grands mes yeux. « La mère de ma mère. Marie. Elle était savoyarde tu savais pas ? ». Non je ne savais pas. C’est la première fois qu’elle m’en parle. Je skie depuis mes 2 ans, je saisis bien les perches en vol. Parle-moi d’elle. « Je ne l’ai jamais connu mais on m’a souvent dit que je lui ressemblais énormément. On disait d’elle que c’était la plus belle de son village, Rumilly ». Je bois du petit lait. « Je rêverais de la rencontrer. J’ai plein de questions à lui poser. Elle parlerait, j’écouterais ».
Mais un dîner avec 3 invités ce n’est pas 3 têtes-à-têtes. « Oh mais t’inquiète pas va, elle saurait parfaitement faire la conversation à Molière et à Mozart. Elle avait cette classe, celle des grands. Et d’une beauté …! ».
Mitsou, en bonne bourgeoise lyonnaise, passera encore plus de temps à me décrire le contenu de ses assiettes. « Hein ! Au resto ? Mais ça va pas ! Tu invites des gens à dîner c’est pour les accueillir chez toi ! ». Elle me parle d’une pintade jaune et sa sauce aux morilles, puis l’œil coquin me décrit même une entrée « Aaah oui je ferait une rosace de saumon fumé et d’avocat comme ça tu vois ? Pour faire une fleur ça sera très joli ! ». Je me redresse. Autant la pintade morilles c’est un classique à Noël, autant la fleur là … j’y ai jamais eu droit.
Elle rit. Elle a 17 ans maintenant. « Ben écoute j’ai découpé cette recette hier dans un journal. Ca m’a l’air pas mal non ? ».
Mes deux reins en fait.